De l’acquisition du langage et de la cognition du langage.

On rit et sourit bien souvent du langage des enfants en bas âges qui ne maîtrisent pas encore la langue. Cependant notre vision étriquée et formatée du monde environnant ne nous permet pas toujours d’y déceler toute la logique et la puissance de raisonnement qui peut se cacher derrière l’innocence des paroles d’un enfant de quatre ans. Alors on l’entend faire une bourde, on sourit car c’est mignon, puis on le reprend « On ne dit pas j’ai ouvrit la porte, on dit j’ai ouvert la porte ». L’expression marrante de mon fils de 4 ans ces derniers mois c’est « petit chaud » (contexte: – Tu veux que je te réchauffe ton chocolat mon fils ? – Oui mais petit chaud alors !), elle me fait toujours beaucoup rire et je ne me lasse jamais de l’entendre dire ça. Ce matin seulement j’ai analysé ce fragment de phrase, et en fin de compte, je trouve du génie dans cette expression.

Revenons dans les bases de la communication orale. L’homme parle de manière naturelle et préfabriquée, sans réfléchir. On apprend à parler par mimétisme, on entend nos parents, notre entourage parler et on répète. On place des mots sur des images et on enregistre, puis on place des mots sur des concepts et on enregistre. Parfois il y a mauvaise interprétation (souvent dues aux ressemblances phonétiques entre deux mots) laissant place à des erreurs de compréhension pouvant amener à de vrais quiproquos. On entend, on reproduit. Dans 99% des cas nos phrases et tournures de tous les jours sont préfabriquées et ressorties sans avoir à faire appel aux fonctions cognitives du langage. Ce mécanisme d’automatisme reste quand même tout à fait complexe et accepte la variation. Quand on vous demandera si vous avez aimé le film que vous avez vu la veille au cinéma vous répondrez « Oui il était vraiment très bien », la portion « très bien » est interchangeable avec « excellent », « génial » (…), le mot « vraiment » aussi. Votre cerveau choisit en fonction de la personne avec qui vous parlez et vous balance la phrase en moins d’une demi seconde. Cependant si vous essayez de réfléchir et de construire une meilleure phrase, plus fournie (pas plus longue mais d’un degré supérieur) une chose peut se produire : lors de la prononciation de votre phrase vous risquez de mélanger 2 mots, car vous réfléchissez à une autre phrase pendant que vous êtes en train de prononcer la première (à moins que vous ne preniez votre temps pour répondre). Le langage, ou plutôt la communication orale, n’est plus logique, elle est formatée.

Revenons en à petit chaud. Qui aurait pu dire qu’un enfant de 2, 3 ou 4 ans réfléchit avant de parler et qu’un homme de 30 ans parle comme ça par formatage ? Mon fils n’a jamais pu entendre dire « petit chaud », cette tournure n’est pas correcte, il l’a donc réfléchi. Cela implique 2 choses : la compréhension de la fonction adjective (« petit » n’est pas uniquement réservé à « petit garçon » ou « petite chaise » et par conséquent la conception de réduction peut-être prêtée à n’importe quel autre objet) mais surtout la compréhension du concept de qualification d’un concept (ici un état) par un adjectif réducteur. Une phrase bien pompeuse je vous l’accorde. Je ne parle pas de constatation de l’état chaud ou froid, tous les gosses font la différence chaud-froid avant même de savoir marcher, je parle bien de cognition linguistique à savoir ajouter un qualificatif à un concept en associant 2 mots de manière la plus logique du monde : Je veux un chocolat au lait, je ne le veux pas froid, je le veux chaud mais pas trop chaud, je le veux « petit chaud ». En terme de cognition linguistique, « petit chaud » est vraiment d’une logique phénoménale, et j’irai même jusqu’à dire que cette tournure est plus logique que la tournure usuelle françaisement correcte « un peu chaud ». En effet la tournure « un peu » invoque une notion numéraire abstraite (inconnue ou approximative), or on ne dénombre pas la chaleur on la quantifie.

Un autre exemple, il n’y a pas très longtemps je discutais avec des amis de certaines tournures enfantines marrantes. Et là mon ami me sort cet exemple de son neveu, assis à table et que sa mère avait collé contre la table, qui essayait de reculer et qui a demandé à sa mère de le « déprocher » de la table. Quel bel exemple de cognition linguistique, l’enfant à fait appel à un préfixe dont il sait que la signification est de revenir sur l’action radicale, faire/défaire, construire/détruire, approcher/déprocher.

Suivre l’évolution de l’acquisition du langage d’un enfant est vraiment fascinant en plus d’être très drôle. C’est en y réfléchissant deux fois que l’on s’aperçoit à quel point le cerveau d’un enfant peu être beaucoup plus puissant et logique que celui d’un homme de 30. C’est d’ailleurs à l’âge de 2 ans et demi que le cerveau humain possède le plus de neurones, passé cet âge elles commencent à s’autodétruire petit à petit. C’est à cet âge que les fonctions cognitives fonctionnent le mieux, et qu’il est beaucoup plus aisé d’apprendre plusieurs langues.

Il faut avouer aussi que la langue française est parfois bien tordue et emprunte parfois des tournures bien tortueuses pour pas grand chose (que je qualifierai par une expression que j’aime bien : faire un Paris-Marseille en passant par Shanghai), j’en veux pour preuve, « petit chaud » en anglais est correct : « little hot », et pas qu’en anglais d’ailleurs. Peut-être qu’à l’Académie française on manque un peu trop de gosses de deux ans.

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